Abdoulaye Ba risque d'être un cas de conscience pour le régime Diomaye-Sonko
« Si je n'avais pas vu cela, je ne l'aurais pas cru ». Cette impression, on l'a éprouvée au campus hier. On l'a vécue en tant qu'étudiant avec tristesse et consternation. Elle incite à témoigner... La situation d'hier au campus de l'UCAD a été plus que dramatique et moralement inacceptable. Elle a finalement eu un dénouement malheureux : la mort de notre frère Abdoulaye Ba — qu'Allah azzawajjal lui fasse miséricorde —, des blessés graves, des saccages, pour ne citer que cela.
Le problème des bourses est un sujet mal-aimé dans mes analyses parce que c'est le « capital vital », pour reprendre Pierre Bourdieu, de l'étudiant qui est en jeu. C'est une question que j'aborde avec beaucoup de délicatesse et de prudence, bien que je ne m'occupe pas de considérations morales ou intellectuelles. Bon ou mauvais, mon rôle est de dire la vérité. À chaque fois que j'échange avec mes frères étudiants, je les rassure pour leur montrer que ce nouveau régime n'a pas l'ambition de continuer comme à l'accoutumée, en me basant uniquement sur une lecture des faits.
Nous en voulons pour preuve la première grève qui a tenu en haleine l'université pendant deux semaines ou plus, avec comme corollaires des dégâts, des blessés et la suspension des cours. Si les autorités compétentes avaient vraiment l'ambition de résoudre toutes les réclamations, elles auraient arrêté ces manifestations de manière précoce. Un constat malheureux est qu'à chaque fois que les étudiants adoptent une nouvelle forme pour faire entendre leur voix, l'autorité passe à l'étape supérieure, allant jusqu'à affamer des étudiants par la fermeture des restaurants et jusqu'à tuer un étudiant qui était bloqué dans sa chambre par des policiers.
Cette situation traduit principalement une incompréhension, un écart de communication entre le gouvernement en place et les étudiants. Rares sont ceux qui peuvent expliquer réellement ce qui est à l'origine de tous ces agissements. Ce gouvernement devrait privilégier le dialogue à la place de la confrontation, tenir un langage clair et accessible, et être à l'écoute des étudiants avant que l'irréparable ne se produise. Tantôt on parle de suppression de rappels, tantôt de suppression de bourses... plusieurs motifs sont avancés. On ne sait plus qui croire.
Personne n'est contre le fait de s'interroger sur la soutenabilité de certaines pratiques ou de faire des réformes. Oui... mais de manière intelligente et douce, par la voie du dialogue et des actes forts et concrets, et non par des discours opaques et des ambitions inavouées. En plus de cela, il faut faire preuve d'exemplarité, car certains actes peuvent engendrer des frustrations de notre côté, surtout quand l'étudiant voit des millions distribués alors que sa bourse est menacée par des réformes. Cela peut bel et bien constituer un motif d'alerte pour ces apprenants. Sincèrement, je ne comprends plus rien de ces questions de bourses ; peut-être mes camarades étudiants sont-ils alarmistes du fait que le politique ne tient pas toujours sa parole. Pourtant, le directeur des bourses a déclaré, dans une vidéo in extenso, que les rappels des nouveaux bacheliers seraient payés dans les mois à venir. Aujourd’hui, le ministre de l'intérieur et cie essaient d'apporter leurs narratifs et dit autre chose.
Tous ces épisodes portent les marques d'un échec politique de ce gouvernement et de sa culpabilité dans tout ce qui s'est passé. Je les accuse tous sur ce point, sans exception. Paraphrasant Einstein, le monde sera détruit par les spectateurs qui peuvent intervenir sans rien faire. Sur ce point, le président Bassirou Diomaye, Ousmane Sonko et son gouvernement sont tous fautifs... On ne les a pas entendus s'exprimer sur cette situation avant. L'écrivain Max Frisch n'a pas tort de dire : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ».
Ce qui est le plus décevant dans ce cas, c'est la trahison de leurs engagements par le non-respect des droits humains. Comment ? La présence des forces de l'ordre au campus est inacceptable et entraîne des bavures policières... et tout ce que vous voyez sur les écrans. On devrait tout voir sauf cela, c'est dommage ! Nos forces de l'ordre, censées nous protéger, sont devenues violentes et constituent une menace réelle pour nous. Quelle déception !
Jusqu'à présent, on s'interroge : comment une personne lucide, un policier, peut-elle arracher des fenêtres, défoncer les portes des chambres, faire rebrousser chemin à des étudiants qui rentraient avec leurs bagages au moment de la grève pour les frapper, piétiner des motos garées devant les pavillons, ou viser sciemment un pavillon de filles pour y lancer une grenade lacrymogène ? Cette aberration, je n'arrive pas à la comprendre... C'est de la méchanceté, tout court. Ce qui s'est passé à l'UCAD est terrible, révoltant et criminel. Le cas de Abdoulaye Ba, orphelin de père et fils unique de sa mère, devient un cas de conscience pour ce régime. Sachez que vous avez suspendu une vie, vous avez brisé un espoir.
Ce gouvernement fait désormais face à l'histoire. À ce rythme, il risque d'y entrer de la mauvaise manière, car il reproduit les mêmes pratiques qu'il condamnait dans un passé récent. Pire, il affronte ceux qui ont payé le lourd tribut pour que ces dirigeants accèdent au pouvoir : fermeture de l'UCAD, saccages des amphis du CESTI, du chapiteau de la FSJP et des restaurants. Jusqu'à présent, notre université n'arrive pas à se départir de ces séquelles. Tout ce sacrifice était fait dans l'espoir d'un changement. C'est tout le contraire à présent.
« Les étudiants sont sous l’influence de forces extérieures, plus particulièrement politiques » : c'est ce qu'a affirmé aujourd'hui Daouda Ngom, ministre de l'Enseignement supérieur et de l'Innovation. J'accueille ces propos, similaires à ceux d'Ousmane Sonko, avec une profonde désolation. C'est un refus de responsabilité face à tout ce qui se passe au sein des universités sénégalaises.
Ce régime et ceux qui l'incarnent doivent faire preuve de beaucoup de lucidité dans leur démarche envers la population et surtout envers la jeunesse. Il y a un pacte moral qui les lie. Malheureusement, ce pacte est en train de s'éroder à une vitesse folle, même si on le minimise. Le réveil sera brutal.

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